Jonk, vous avez exploré plus de 1 500 lieux abandonnés dans une cinquantaine de pays : quel a été le déclic initial qui vous a fait passer d’une simple curiosité pour les ruines à un véritable projet artistique structuré autour de l’urbex et de la photographie de ces lieux en déshérence ?
Ça c’est fait en deux temps. Et dans les deux cas, je ne parlerais pas de déclic mais de prise de conscience progressive.
En 2013, lorsque j’ai mis pour la première fois les pieds dans une friche, c’était pour y trouver des graffitis. A l’époque, je photographiais surtout du street art. Mes recherches de photographies inédites de graffiti m’ont rapidement amené dans des lieux abandonnés où les graffeurs vont souvent peindre pour être seuls, tranquilles, et prendre leur temps pour réaliser de plus grandes et plus belles peintures.
A visiter des lieux abandonnés à la recherche de graffitis, j’ai réalisé l’intensité des atmosphères et la beauté du spectacle du passage du temps : la rouille, les murs fissurés, la peinture qui s’écaille, les fenêtres cassées, la nature qui reprend le dessus créent des scènes incroyables, d’une grande photogénie. Je me suis donc mis à chercher d’autres lieux, avec ou sans graffitis, pour les photographier.
Ensuite, toujours avec le temps, mon intérêt s’est concentré sur ce qui m’est apparu le plus fort dans ce vaste sujet de l’abandon: les lieux repris par la nature. Il est poétique, presque magique, de la voir reprendre ce qui a été sienne, réintégrer par des fenêtres cassées et des fissures les espaces construits puis délaissés par l’Homme, jusqu’à les engloutir totalement. Ce thème s’est imposé naturellement de par la conscience écologique qui m’anime depuis mon plus jeune âge et la force du message qu’il porte : la question de la place de l’Homme sur terre, et de sa relation avec la nature. Elle est plus forte et, quoi qu’il advienne de l’Homme, elle sera toujours là.
Quand on regarde vos séries, on a l’impression d’entrer dans un théâtre secret : concrètement, à quoi ressemble la préparation d’une exploration réussie (repérage, accès, sécurité, lumière, contraintes légales) et qu’est-ce que l’on ne voit jamais dans vos images mais qui fait pourtant toute la différence dans le résultat final ?
Effectivement, il se passe beaucoup de choses derrière des photos publiées sur mon site ou sur les réseaux sociaux. C’est d’ailleurs la raison d’être de ma nouvelle série de livres Urbex Stories dont le premier volume sort cette année. Déjà, il faut trouver les lieux. Je ne rentre pas dans le détail, il y a une multitude de manière de le faire mais c’est un gros travail. Surtout quand se positionne à l’échelle du monde comme je le fais. Ensuite, il faut s’y rendre. S’il s’agit d’un théâtre en plein cœur de La Havane, ça peut s’avérer plus compliqué qu’une usine en Lorraine. Il faut ensuite trouver où se garer et par où « attaquer » l’approche. Sur ces deux points, les vues satellite et Street View aident beaucoup. Concernant la lumière, je shoote tout en lumière naturelle. Par ailleurs, quasi tout est en intérieur. Il peut arriver que tel ou tel château ait une belle façade à photographier. Dans ce cas, je vais repérer l’orientation sur une vue satellite pour voir s’il vaut mieux s’y rendre le matin ou l’après-midi.
Concernant la sécurité, il y a trois risques principaux.
Le risque de se blesser ou pire : toujours regarder autour de soi, où on met les pieds…
Le risque légal : ne jamais rien casser pour entrer pour être capable d’expliquer, si on se fait attraper, par où on est passé.
Le risque de mauvaise rencontre : toujours voir avant d’être vu et se cacher si besoin ! Ca rejoint le premier point qui disait qu’il fait toujours être aux aguets de ce qu’il se passe autour.
Ce qu’on ne voit pas dans mes photos, c’est justement tout ça : des lieux qui ont parfois demandé des heures de recherche pour les trouver, des heures de voyage, un accès compliqué à travers des ronces, des orties, des escalades éventuelles, des lieux stressants, gardés…
Votre travail est souvent décrit comme une célébration de la beauté du temps qui passe — rouille, fissures, peinture écaillée, nature envahissante : comment, sur le terrain, décidez-vous qu’un lieu « mérite » une image et quels sont les critères esthétiques ou narratifs qui guident votre cadrage au milieu du chaos apparent ?
Effectivement, ce qui me touche vraiment est la beauté de l’impact du temps sur les choses. J’ai vraiment besoin de voir cette décadence pour déclencher. Si je visite un lieu qui vient d’être abandonné sans aucune trace de rouille, de poussière, de peinture écaillée, je ne vais même pas sortir l’appareil. Concernant le cadrage, j’ai longtemps été adepte des prises de vues au grand angle. Je voulais embrasser toute la scène pour rendre compte de ce que je voyais moi-même. Je le fais toujours bien sûr, ce serait dommage dans certains lieux magnifiques de ne pas le faire mais maintenant, je fais plus de photos au zoom qu’au grand angle. Un détail de mur texturé avec de la couleur, de la peinture écaillée, pourquoi pas de la mousse ou un morceau de lierre qui grimpe et pour moi c’est le cadrage parfait.
Vous avez voyagé sur quatre continents pour documenter ces ruines contemporaines : quelles grandes différences percevez-vous entre les lieux abandonnés en Europe, en Asie ou ailleurs (rapports au patrimoine, temporalité de l’abandon, manière dont la nature reprend ses droits), et comment cela influence-t-il votre manière de raconter chaque lieu ?
Chaque région ou pays a ses spécificités. En France par exemple, nous avons une quantité astronomique de châteaux abandonnés, souvent très photogéniques. En Italie, ce sont les villas avec des fresques murales extraordinaires. En Allemagne de l’Est des bases militaires soviétiques avec des vestiges frappant de l’URSS… La nature change aussi bien sûr, à Taïwan où le climat est tropical, j’ai fait des photos très différentes de celles réalisées au Nord de la Norvège. Par rapport, à mon activité, cela ne change rien, à part le nombre de couches de vêtements. Au contraire, j’aime montrer que partout la nature revient. Avec des espèces végétales différentes mais au bout du compte, le lieu sera repris.
Entrer illégalement ou discrètement dans des bâtiments fermés soulève inévitablement des questions éthiques : comment vous situez-vous par rapport aux règles implicites de la communauté urbex (ne rien voler, ne rien dégrader, ne rien divulguer) et comment gérez-vous la tension entre le mystère nécessaire à la préservation des spots et la visibilité médiatique de votre travail (livres, expos, presse) ?
Je suis un puriste. Je ne fracture absolument jamais pour rentrer. Ce n’est pas juste rapport à l’éthique de l’urbex, c’est mon éducation et de manière plus pragmatique, un moyen de largement simplifier les choses si je me fais attraper. En règle générale, je ne prends rien. Déjà parce que si je prenais quelque chose, au bout de 2000 lieux, il faudrait que je loue un espace de stockage ! A la marge, cela peut m’arriver de prendre des documents. Par exemple, récemment dans un château j’ai pris une carte postale qui mentionnait de manière manuscrite Constantinople. J’ai trouvé ça très fort.
Quand je vois la quantité de lieux, surtout les églises et les châteaux, qui partent en fumée ces derniers temps, je me dis que peut-être, je l’ai sauvé. Les pyromanes ne s'attaquent pas qu'aux forêts, les lieux abandonnés sont une cible de choix également.
Je ne dévoile jamais les adresses des lieux que je photographie pour les préserver des voleurs, des casseurs, des tagueurs, des pyromanes…
Je ne pense pas que la visibilité change quelque chose. Enfin disons que j’ai de plus en plus de gens qui me demandent où a été prise telle ou telle photo mais la réponse est toujours la même.
Avec vos ouvrages comme « Urbex Monde », « Le Monde Perdu, 2013-2023 » ou « Naturalia – Chroniques des ruines contemporaines », vous archivez un monde en train de disparaître : comment imaginez-vous l’évolution de l’urbex et de la photographie de lieux abandonnés dans les dix prochaines années, entre réglementation accrue, gentrification des friches et réappropriation artistique ou touristique de ces espaces ?
Je vois l’évolution sur les dix dernières années : de plus en plus d’adeptes, des adeptes de moins en moins respectueux des lieux, qui cherchent à faire des vues sur Youtube avec des vidéos toujours plus racoleuses pour au final être plus ou moins vide. J’ai vu passer une vidéo récemment qui s’intitulait « J’ai visité la maison la plus hantée de France ». Mon dieu… Elle est apparu sur mon fil sur Facebook ou Instagram, je n’ai bien sûr pas cliqué, je ne regarde de toute façon très peu de vidéos sur mon téléphone, je n’ai pas le temps. Mais vraiment je n’ose pas imaginer ce que cette personne a montré dans sa vidéo…
Aujourd’hui, il existe de nombreux sites qui vendent des adresses de lieux abandonnés. La plupart des pratiquants ne prennent pas de plaisir comme je peux le faire à trouver leurs propres adresses. Ils en veulent un maximum, donc achètent ou échangent, et courent ensuite après les likes.
Je ne vois pas comment les dix prochaines années pourraient évoluer dans le bon sens…
En ce qui concerne la réglementation accrue, j’ai l’impression que nos politiques sont à des années lumières de se poser sur ce problème. Ce qui n’est peut-être pas plus mal me concernant vu que je serai aussi impacté.
La gentrification peut avoir un impact mais les zones concernées n’ont déjà plus de friches depuis longtemps. A la marge, elle fera disparaitre telle friche dans la banlieue de telle ville mais l’essentiel des lieux que je visite sont dans des villages isolés.
Idem pour la réappropriation touristique ou artistique, ça va se faire à la marge dans ces zones où il y a un intérêt à le faire. La dernière friche que j’ai photographiée se trouve dans un village de 800 habitants à 50 kilomètres d’une « grande » ville. D’ici à ce qu’un projet quelconque la touche, j’aurais le temps d’y retourner deux ou trois fois…
Pour finir, que diriez-vous à un·e jeune photographe ou explorateur·rice tenté·e par l’urbex aujourd’hui : quelles sont, selon vous, les trois règles d’or à respecter absolument — à la fois pour se protéger, pour respecter les lieux et pour réussir à en tirer des images vraiment habitées plutôt que de simples clichés spectaculaires ?
Je lui dirai de ne pas partir seul, d’informer quelqu’un de son itinéraire et surtout de faire ça parce que ça l’intéresse plutôt que parce que c’est à la mode ou ça le devient.
Pour en savoir plus : https://www.jonk-photography.com